Edition du Néant

PROGRAMME
Si on veut prendre la vie au sérieux, il faut s’occuper de son souffle poétique, de sa vibration esthétique, sinon on ne peut s’élever au niveau d’une considération sérieuse de la vie. Des longueurs brumeuses qui s’enchaînent et s’enroulent jusqu’à former la sensation d’une vie unie, insécable. Un roulement bruyant s’entend alors dans la plaine, plaine presque déserte ; on entre ici, on rejoint cette habitation sommaire et primitive. Il n’est pas de lieu où l’on n’ait cru à un mythe de bout en bout. On a voulu réagir inlassablement et l’on s’est acharné à faire de sa révolte envers et contre tout, contre tous, le rire béant définitif au pied d’un sens forgé dans la tristesse et le renoncement. Le mot néant brave même l’ironie et, tel un puissant mot de passe, renverse la fragilité d’une gaieté hésitante et laisse entrer la lumière sur ce qu’il semblait vouloir anéantir.
Qu’ils fassent ce dont ils sont capables, tous.
Regardons un court extrait, ne serait-ce que d’une modeste phrase. Il doit mettre en oeuvre un tel raffinement d’habitudes d’écriture, d’originalité assumée ou involontaire, de manies, d’identifications à soi, de goûts, d’inerties, d’intentions, de recoupements improbables, de traces et de mouvements corporels chargés de nos manières propres, donc d’expériences de la pensée si complexes, et donc également de cheminements de la vie si ramifiés et si subtils, volontaires, secrets, hasardeux, forcés, recueillis avec une telle patience et un tel appétit, qu’écrire cette modeste phrase doit s’avérer ne pas être à la portée de chacun. Soit. Mais que chacun écrive une autre phrase, sa phrase.
Que chacun entre dans l’univers des nuances, des petits riens qui auront un retentissement suprême. Le sens donné par le mot enlevé, le mot incongru mais nécessaire, l’inversion, l’ajout, la somme précise des mots, le « et » ou le « mais », une phrase ou un mot, un conformisme ou une audace, une virgule ou rien, la forme, la place du vide, l’espace, le détail sur lequel nul ne s’arrêterait... celui qui rend l’ensemble cohérent, ou plutôt qui participe à la cohérence de l’ensemble, à son identification. Sans lequel pour soi-même le sens fait défaut, et dévoile une faille qui ne restera indécelable par les autres que dans l’immédiateté d’une lecture exiguë, car l’impression qu’ils retirent et rejoignent est bien tissée de ce réseau de détails essentiels qui font corps.
Le sens est ainsi tout autre que la signification, il est l’élan, le mouvement, la contorsion, la vague de la phrase avec ses creux et ses sommets, le flux d’un mot à l’autre que l’on sait correspondre parfaitement à un sens supérieur et global qui est singulier, le timbre, l’humeur, la couleur, le goût de ce que l’on veut porter à la connaissance, le geste d’invitation, sa force, sa révélation. C’est dire que l’exigence de sens s’appuie sur la connaissance sans faille d’un sentiment personnel, un véritable goût musical qui permet de déceler immédiatement ce qui détonne, ce qui n’est pas conforme à notre juste fierté. Écrire, et donc relire, relève d’une sensibilité suraiguë à la dissonance d’être et d’allure par rapport à un sens, et à la fonction imperceptible des mots au sein d’un groupe de mots, cet écheveau d’agencement sans résonance, sans qualité, qui font pourtant la musicalité de l’oeuvre. L’amour de l’écoute fonde cette sensibilité, qui saura fabriquer en secret des liens essentiels et muets entre ceux qui écrivent et ceux qui écriront, et qui savent de quelle foi en la langue, toute la langue, est habité leur style propre et à quel point cela aura voulu dire une vie commune de tous les instants et non une rencontre éphémère.
On peut considérer cette littérature comme une mise en forme d’une légende offerte à la vie, mais également d’une légende de l’écriture elle-même, d’un geste de vie à l’égal de tous les gestes, en dehors du temps. Littérature qui ne court pas après ce qu’elle devrait être mais qui entretient son souffle de l’un à l’autre de ceux et de celles qui font don de la littérature à la manière d’être d’une vie, à la légende à laquelle ils apportent l’histoire exaltante et permanente de l’écriture. La gloire de l’écriture est à celui ou à celle qui consacre le fait, dans le creux béant de doute entre la rencontre inattendue et la rencontre inespérée, là où apparaît la trace lumineuse surgie dans une vie au hasard d’une quête, au croisement du mot écrit et du mot lu, de deux êtres qui en réalité errent ensemble dans l’écriture comme songe d’une vie.


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